Cours complet : L'enjeu de la connaissance
La connaissance des milieux maritimes et spatiaux constitue un enjeu stratégique majeur. Explorer, cartographier et comprendre ces espaces confère un avantage décisif aux États qui en ont les moyens. La connaissance scientifique est indissociable de la puissance géopolitique.
Depuis les grandes explorations maritimes jusqu'à la conquête spatiale, la course à la connaissance a accompagné les rivalités entre puissances. Aujourd'hui, l'exploration des fonds marins et l'observation de la Terre depuis l'espace sont des outils essentiels de souveraineté et de développement économique.
La connaissance des océans et de l'espace pose également des questions éthiques : qui a accès à ces savoirs ? Comment concilier la compétition entre États et le partage des connaissances au bénéfice de l'humanité ?
1. Explorer et connaître les océans : un enjeu scientifique et stratégique
L'exploration des océans a longtemps été motivée par des objectifs commerciaux et militaires. Les expéditions de James Cook (1768-1779) alliaient déjà exploration scientifique et prise de possession territoriale. Au XIXe siècle, l'expédition du HMS Challenger (1872-1876) marque la naissance de l'océanographie moderne avec la découverte des grandes fosses et la cartographie des fonds marins.
Aujourd'hui, on estime que seulement 20 % des fonds marins ont été cartographiés en haute résolution. Le projet Seabed 2030, lancé en 2017, vise à cartographier l'intégralité des fonds océaniques d'ici 2030. Cette connaissance est essentielle pour la navigation, la gestion des ressources et la compréhension du changement climatique.
Les sous-marins habités et les robots sous-marins autonomes (AUV) permettent d'explorer les grandes profondeurs. Le bathyscaphe Trieste a atteint le fond de la fosse des Mariannes (10 916 m) en 1960. En 2012, le cinéaste James Cameron a renouvelé l'exploit en solo avec le Deepsea Challenger. En 2020, Victor Vescovo a exploré les cinq points les plus profonds des océans.
La France dispose d'une expertise reconnue en océanographie grâce à l'Ifremer (Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer), créé en 1984, et à ses sous-marins habités (Nautile, capable de plonger à 6 000 m). L'exploration des sources hydrothermales (fumeurs noirs) et des écosystèmes des grandes profondeurs est un domaine où la France excelle.
2. La connaissance spatiale comme instrument de puissance
La conquête spatiale est indissociable de la rivalité géopolitique. La Guerre froide a lancé la course à l'espace entre les États-Unis et l'URSS : Spoutnik (1957), Gagarine (1961), Apollo 11 (1969). Cette compétition a produit des avancées technologiques majeures tout en servant les objectifs stratégiques des deux superpuissances.
Aujourd'hui, l'espace est un domaine de rivalités multipolaires. Les États-Unis (NASA, SpaceX), la Chine (CNSA, station Tiangong), la Russie (Roscosmos), l'Europe (ESA, Ariane), l'Inde (ISRO) et le Japon (JAXA) sont les principaux acteurs spatiaux. Des pays comme les Émirats arabes unis et Israël développent aussi des programmes spatiaux ambitieux.
Les satellites d'observation de la Terre fournissent des données essentielles pour la surveillance militaire, la météorologie, la gestion des catastrophes naturelles et le suivi du changement climatique. Le programme européen Copernicus est le plus vaste programme civil d'observation de la Terre.
Les systèmes de positionnement par satellite (GPS américain, Galileo européen, GLONASS russe, BeiDou chinois) sont des infrastructures stratégiques. Disposer de son propre système garantit l'autonomie stratégique : c'est pourquoi l'Europe a développé Galileo et la Chine BeiDou.
3. La militarisation et la arsenalisation de l'espace
L'espace est de plus en plus militarisé. Les États-Unis ont créé l'US Space Force en 2019, la France le Commandement de l'espace (CDE) en 2019, et la Chine et la Russie ont intégré l'espace dans leur doctrine militaire. Les satellites militaires assurent le renseignement, les communications sécurisées, l'alerte avancée et le guidage des armes de précision.
La possibilité de détruire des satellites adverses (armes antisatellites ou ASAT) est une menace croissante. La Chine a détruit un de ses propres satellites en 2007, la Russie en 2021, créant des milliers de débris spatiaux. Ces tests ont suscité une condamnation internationale en raison du danger des débris pour l'ensemble des activités spatiales.
Le traité de l'espace (1967) interdit le placement d'armes nucléaires en orbite et proclame que l'espace est le « domaine de toute l'humanité ». Cependant, il n'interdit pas les armes conventionnelles ni les systèmes ASAT. Les tentatives d'actualisation du cadre juridique se heurtent aux rivalités entre grandes puissances.
Le New Space, avec l'émergence d'acteurs privés comme SpaceX, Blue Origin et OneWeb, transforme l'économie et la géopolitique spatiales. Les mégaconstellations de satellites (Starlink de SpaceX : plus de 5 000 satellites en orbite) posent des questions de gouvernance, de pollution lumineuse et de domination commerciale.
4. Connaissance et coopération : le partage des savoirs
La coopération scientifique internationale est un vecteur de partage des connaissances sur les océans et l'espace. La Station spatiale internationale (ISS), en orbite depuis 1998, a associé pendant plus de 20 ans les États-Unis, la Russie, l'Europe, le Japon et le Canada dans un programme de recherche commun. Cependant, les tensions géopolitiques fragilisent cette coopération.
Le programme Artemis de la NASA, qui vise le retour sur la Lune et l'exploration de Mars, repose sur des partenariats internationaux mais exclut de fait la Chine et la Russie. En parallèle, la Chine et la Russie développent leur propre projet de station lunaire (International Lunar Research Station - ILRS).
Pour les océans, la Décennie des Nations Unies pour les sciences océaniques (2021-2030) vise à mobiliser la communauté scientifique internationale pour améliorer la connaissance des océans. Le partage des données océanographiques est essentiel pour la gestion durable des ressources marines et la lutte contre le changement climatique.
Cependant, la connaissance est aussi un instrument de pouvoir. Les données satellitaires, les technologies de pointe et les brevets sur les ressources génétiques marines sont des enjeux de concurrence entre États et entreprises. Le traité BBNJ (2023) tente de répondre à cette question en prévoyant le partage équitable des bénéfices issus des ressources génétiques marines.
Conclusion
La connaissance des océans et de l'espace est un enjeu de puissance autant qu'un défi scientifique. Entre coopération internationale et compétition stratégique, l'accès au savoir détermine la capacité des États à exploiter les ressources, protéger l'environnement et assurer leur souveraineté. Le XXIe siècle sera marqué par l'intensification de cette course à la connaissance.
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