Cours complet : Essais "Des Cannibales" et "Des Coches" - Montaigne (parcours : notre monde vient d'en trouver un autre)
Les Essais de Montaigne, publies entre 1580 et 1592, constituent une oeuvre fondatrice de la litterature francaise. Les chapitres 'Des Cannibales' (livre I, chapitre 31) et 'Des Coches' (livre III, chapitre 6) interrogent le rapport a l'Autre et la notion de barbarie a travers la rencontre avec les peuples du Nouveau Monde.
Ces deux chapitres developpent un relativisme culturel precurseur : Montaigne remet en question la pretendue superiorite europeenne et montre que la 'barbarie' n'est pas ou l'on croit. Les vrais barbares ne sont pas les peuples autochtones mais les Europeens qui les massacrent et les exploitent au nom de la civilisation.
L'étude de ces textes invite a reflexion sur les notions de civilisation et de barbarie, sur le regard porte sur l'Autre et sur l'exercice du jugement critique que Montaigne place au coeur de sa demarche philosophique.
1. Montaigne et les Essais : presentation
Michel Eyquem de Montaigne (1533-1592) est un magistrat, homme politique et ecrivain du XVIe siecle. Apres une carriere au Parlement de Bordeaux, il se retire dans sa tour pour écrire les Essais, oeuvre d'une vie qu'il ne cessera de remanier et d'enrichir.
Les Essais sont un genre nouveau : ni traite, ni autobiographie, ni journal, ils procedent par digressions, associations d'idees et retours reflexifs. Montaigne y pratique une pensee en mouvement, toujours en train de se chercher. Sa méthode est le scepticisme : il doute de tout, y compris de lui-meme.
Les trois livres des Essais (1580, 1588, 1592) temoignent d'une evolution : du stoicisme initial vers un scepticisme radical, puis une sagesse epicurienne. Les chapitres Des Cannibales et Des Coches s'inscrivent dans cette reflexion sur la relativite des cultures et des valeurs.
2. 'Des Cannibales' : le regard sur l'Autre
Dans 'Des Cannibales', Montaigne s'appuie sur le temoignage d'un serviteur qui a vecu au Bresil et sur des textes d'explorateurs pour decrire les moeurs des Tupinambas. Contre l'opinion commune qui les qualifie de barbares, il montre que leurs coutumes obeissent a des logiques coherentes.
Montaigne decrit leur vie comme proche de l'état de nature : simplicite, absence de propriété privee, absence de servitude. Leurs guerres obeissent a un code d'honneur (ils mangent les prisonniers par bravade, non par cruaute). Montaigne utilise le mythe de l'age d'or et les references a Platon pour valoriser cette societe.
Le renversement est saisissant : Montaigne conclut que les vrais barbares, ce sont les Europeens qui pratiquent la torture, les guerres de religion et les massacres du Nouveau Monde. La barbarie est dans la cruaute, non dans la difference culturelle. Ce relativisme culturel est revolutionnaire pour l'epoque.
3. 'Des Coches' : la critique de la conquete
Dans 'Des Coches', Montaigne elargit sa reflexion a la conquete du Nouveau Monde. Il decrit les civilisations aztèque et inca avec admiration : leurs villes, leurs routes, leurs jardins, leurs arts temoignent d'une grandeur ignoree par les conquerants.
Montaigne condamne violemment la conquete espagnole et portugaise. Les Europeens ont detruit des civilisations raffinées par cupidite, violence et trahison. La superiorite technologique (armes a feu, chevaux) ne justifie pas la domination morale. Montaigne denonce l'argument de la christianisation comme pretexte a l'exploitation.
Le chapitre pose la question des occasions manquees : la rencontre avec le Nouveau Monde aurait pu etre un echange fecond entre cultures égales. Au lieu de cela, les Europeens ont choisi la destruction. Montaigne reve d'une colonisation qui aurait ete guidee par la vertu grecque et romaine.
4. Les strategies argumentatives de Montaigne
Montaigne deploie une argumentation sophistiquee. Le renversement des perspectives est sa strategie principale : il oblige le lecteur a voir les choses du point de vue de l'Autre. En decrivant les Tupinambas de maniere positive, il defamiliarise le lecteur europeen.
L'ironie est constante : Montaigne feint l'objectivite pour mieux critiquer. Il utilise aussi l'argument par l'exemple et le temoignage (son serviteur, les explorateurs) pour appuyer ses theses. Les references aux Anciens (Platon, Virgile, Seneque) conferent une autorite intellectuelle a son propos.
Le style de Montaigne est celui de la conversation : digressions, parenthèses, retours en arriere, questions rhetoriques. Cette ecriture mime la pensee en train de se former et invite le lecteur a exercer son propre jugement plutot qu'a accepter des certitudes toutes faites.
5. Portee et actualite des textes
Les chapitres Des Cannibales et Des Coches anticipent les debats modernes sur le relativisme culturel, les droits des peuples autochtones et les crimes de la colonisation. Montaigne est un precurseur de la pensee anthropologique qui refuse l'ethnocentrisme.
Son relativisme n'est cependant pas un nihilisme : Montaigne ne dit pas que tout se vaut, mais que le jugement doit etre exerce avec prudence et humilite. La barbarie existe (la torture, la cruaute), mais elle n'est pas liee a une culture plutot qu'a une autre.
Ces textes dialoguent avec d'autres oeuvres au programme : la Declaration de Gouges (combat contre l'injustice), la litterature des Lumieres (Montesquieu, Voltaire, Diderot sur l'alterite). Ils posent des questions toujours vives sur le rapport entre les cultures et la possibilite d'un regard juste sur l'Autre.
Conclusion
Les Essais de Montaigne, a travers 'Des Cannibales' et 'Des Coches', fondent une reflexion majeure sur le rapport a l'alterite. En renversant la notion de barbarie et en condamnant la conquete du Nouveau Monde, Montaigne inaugure un relativisme culturel qui reste d'une actualite brulante.
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