Cours complet : Les expressions de la sensibilité
La sensibilite designe la capacite a eprouver des sensations, des emotions et des sentiments. Elle est au coeur de l'experience humaine et de la creation artistique.
De l'Antiquite au romantisme, la sensibilite a ete tour a tour valorisee comme source de connaissance et critiquee comme obstacle a la raison. Son expression varie selon les epoques et les cultures.
La litterature et les arts offrent un espace privilegier pour explorer la sensibilite, ses formes, ses exces et ses enjeux philosophiques.
1. La sensibilite : entre nature et culture
La sensibilite designe d'abord la capacite physique a recevoir des impressions sensorielles (les cinq sens). Par extension, elle designe la disposition affective a etre emu, touche, bouleverse par le monde.
Pour les empiristes comme Locke et Condillac, la sensibilite est la source première de toute connaissance. Condillac, dans le Traite des sensations (1754), imagine une statue qui acquiert progressivement toutes ses facultes a partir des seules sensations.
Diderot, dans la Lettre sur les aveugles (1749), montre que la sensibilite est variable selon les individus et les conditions physiques. L'absence d'un sens modifie toute la perception du monde.
La sensibilite n'est pas seulement naturelle : elle est aussi educable, cultivee, formatee par la culture. Les normes sociales définissent ce qu'il est legitime de ressentir et d'exprimer.
2. Le sentiment esthetique
Le sentiment esthetique est la capacite a eprouver du plaisir ou du deplaisir face au beau. Kant, dans la Critique de la faculte de juger (1790), définit le jugement de gout comme desinteresse, universel et subjectif.
Le beau plait universellement sans concept selon Kant : on ne peut pas prouver qu'une chose est belle, mais on attend l'accord de tous. Le sublime, lui, suscite un plaisir mele d'effroi face a ce qui depasse nos facultes.
Hegel, dans l'Esthetique, fait de l'art l'expression sensible de l'Idee. L'art revele des verites que la raison seule ne peut atteindre. Chaque epoque artistique exprime une forme de l'esprit.
Nietzsche, dans La Naissance de la tragedie (1872), oppose l'apollinien (mesure, harmonie) et le dionysiaque (ivresse, demesure). L'art veritable naIt de la tension entre ces deux forces.
3. Le romantisme et l exaltation de la sensibilite
Le romantisme (fin XVIIIe - debut XIXe) exalte la sensibilite individuelle, la passion, l'imagination et le sentiment de la nature. Il reagit contre le rationalisme des Lumieres.
Rousseau, precurseur du romantisme, fait du sentiment interieur un guide moral fiable. Les Reveries du promeneur solitaire (1782) inaugurent l'introspection comme forme litteraire. La nature est un refuge pour l'ame sensible.
Le mal du siecle, theorise par Musset dans Confession d'un enfant du siecle (1836), designe la melancolie d'une génération desabusee entre grandeur napoleonienne et mediocrite bourgeoise.
Lamartine, Hugo, Musset font de la poesie l'expression privilegiee des sentiments. Le lyrisme romantique transforme l'experience personnelle en emotion universelle.
4. La sensibilite mise en question
Les stoiciens (Epictete, Marc Aurele) recommandent l'apatheia : non pas l'absence de sensation mais la maitrise des passions. Seul ce qui depend de nous merite notre attention emotionnelle.
Descartes, dans Les Passions de l'ame (1649), analyse les mecanismes des passions pour mieux les controler par la raison. Les passions ne sont pas mauvaises en soi mais doivent etre gouvernees.
Flaubert, dans Madame Bovary (1857), critique l'exces de sensibilite romanesque. Emma Bovary, nourrie de lectures romantiques, confond fiction et realite, ce qui la mene a sa perte (bovarysme).
La question contemporaine de l'hyperconnexion emotionnelle pose le probleme de la saturation des affects : l'exposition permanente aux images et aux emotions du monde produit-elle une sensibilite accrue ou un engourdissement ?
Conclusion
La sensibilite est une dimension fondamentale de l'experience humaine, source de connaissance (empirisme), d'experience esthetique (Kant, Nietzsche) et d'expression litteraire (romantisme). Sa maitrise est preconisee par les stoiciens et Descartes, tandis que ses exces sont critiques par Flaubert.
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